VSO 13
retour au sommaire


CARACALLA ET DOMNA 211 - 217

Dans la deuxième partie de son règne, Caracalla va muer, du charmant enfant que les monnaies de son père nous ont fait connaître, en un homme dominé par l'Hubris, cette démesure et ce manque de contrôle de soi tant honnis par les grecs. Autant le Beau et le Bien étaient les critères d'une vie digne, autant l'Hubris était, plus que le Mal ou le Mensonge, celui d'une vie méprisable. Il aura certainement été l'un des fossoyeurs les plus efficaces que l'Empire ait connu.

Septime Sévère meurt en 211, le pouvoir titulaire revient à Caracalla et à son frère, et déjà Domna est incapable de contrôler les pulsions meurtrières de son aîné. Elle va néanmoins défendre l'Empire avant tout : une scission géographique avait déjà été envisagée après que, pour parer au plus pressé, la répartition du palais impérial en deux ailes ait été organisée. Domna va repousser cette idée "Avez-vous aussi l'intention de me couper en deux ?" Chacun, gardé par ses gladiateurs personnels, veille - jusqu'au meurtre de Géta.

Celui-ci, dont Septime Sévère, féru d'astrologie, disait que son thème de naissance sans trace régalienne était étonnant, conclu ainsi un court augustat par une "damnatio memoriæ". Ses statues sont renversées, son nom martelé sur les dédicaces de marbre, le poignard qui l'a tué consacré à Sérapis, mais toute l'élite romaine est scandalisée : qui a tué son frère peut massacrer sans retenue. Le conseiller juridique de Septime Sévère, Papinien, est convoqué: " Sénateur ! Explique aux romains que j'avais le Droit de mon coté ! " - "Imperator ! Il est plus facile de commettre un fratricide que de l'excuser ! Soutenir le meurtrier est tuer la victime une deuxième fois !". Papinien est massacré sur place suivi de plus de vingt mille partisans de Géta.

Ce meurtre et ces massacres vont couper Caracalla de l'assise effective du pouvoir à Rome, les classes supérieures qui voient dans l'Imperator un nouveau Caligula Caracalla, sur les traces de son père, va se rassurer dans l'armée au contact de la troupe.
Dormant à la dure, mangeant l'infâme brouet des légionnaires, vêtu de la caracalla, Antonin - c'est là son vrai nom d'empereur que l'on trouve donc sur les monnaies, va se trouver en symbiose avec l'armée. Et il va partir en campagne...
La machine de guerre romaine, encore capable d'assimiler les éléments étrangers qu'elle ne fera plus tard qu'intégrer pour sa perte, va remplir son rôle : vaincre.

Malheureusement, la démesure de l'Empereur va lui faire oublier tout sens politique. S'il est militairement vainqueur des Parthes dont il pille et brûle la capitale, il ne pourra garder sa conquête - il est plus facile de vaincre que d'administrer - et forgera dans le feu un ennemi mortel pour la partie orientale de l'Empire. Le point culminant de sa paranoïa sera le sac d'Alexandrie, non seulement romaine depuis deux siècles, mais propriété personnelle de l'empereur.
Il est clair que les alexandrins n'avaient aucun respect pour Caracalla et le tournèrent en dérision. Sa vanité et son obsession d'émuler Alexandre le Grand avait rempli la ville de petites statuettes bouffonnes appelées "alexandrotatos", que l'on pourrait rendre par "alexandriculet", parodies de celles dédiées au culte de l'empereur. Représentant un nain contrefait à la sexualité avantagée, elles mirent en rage Caracalla. La ville fut traitée comme l'avait été la capitale ennemie, les élites massacrées, les quartiers brûlés, les demeures pillées: les légionnaires mirent la ville - grosse de plusieurs centaines de milliers d'habitants - à sac pendant plus d'une semaine.

Ces trois crises poussent l'Empire à la ruine dans son principe même.

Le meurtre de Géta et de ses partisans fait revivre comme une fatalité les règnes des empereurs fous : Néron, remplacé par un général -Vespasien - et plus proche, Commode, lui aussi remplacé par un général, Septime Sévère. Le principe dynastique se confirme dangereux. Les populations vont admettre sans rechigner les empereurs militaires qui finiront par se succéder : triés par la compétition pour le pouvoir, ils sont moins dangereux pour leurs sujets que les deuxième ou troisième générations.
La manière dont la guerre contre les Parthes est menée et le sac d'Alexandrie vont achever de dresser les populations contre le principat et vont particulièrement pousser les peuples de l'Orient à se considérer non plus à l'Est de Rome, mais à l'Ouest des Parthes : le centre de gravité se déplace.

Le coup final porté par Caracalla à l'Empire sera bien entendu l'attribution à tous ses habitants de la citoyenneté romaine. Les motivations de l'Empereur pour cette réforme fondamentale sont imprécises mais peuvent relever de trois ordres.
- Financier d'abord : le trésor militaire est nourri par l'impôt sur les héritages qui ne s'applique qu'aux citoyens romains. Peut-on penser que pour en améliorer le rendement, l'empereur, non content d'en doubler le taux, voulut en augmenter l'assiette ?
- Politique ensuite : fils d'un phénicien de Tripolitaine et d'une princesse syrienne, entouré d'une cour d'allogènes à Rome, il va vouloir remercier - contre les indigènes romains - ceux qui sont les plus proches de lui dans son altérité.
- Psychologique en dernier lieu: rejeté, haï et méprisé par l'aristocratie romaine pour son fratricide, il aura pu vouloir se venger en donnant à tous les habitants de l'Empire cette citoyenneté romaine dont les italiens étaient si fiers.

Il portera ainsi le coup fatal à l'équilibre politique de Rome, noyant les fondateurs de l'empire dans un flot aliène dont les intérêts ne se confondent pas avec la pérennité de l'Urbs.

Il détruira aussi par l'éradication du Modèle toute possibilité d'assimilation des peuples de l'Empire. Alors que tous ses prédécesseurs avaient conféré le titre de citoyen à des hommes méritants, dignes de le porter, il galvaude ce titre qui tombe dans la boue. Il y entraînera Rome.

Michel PRIEUR

VSO 13
retour au sommaire